Jeudi 31 janvier 2013
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Si certains doutaient encore que l’ère du narcissisme virtuel n’en était qu’à ses balbutiements, l’utilisation à outrance des réseaux sociaux par la classe politique française, initiée dès
l’élection présidentielle de 2007, puis banalisée par le vent d’Obamania de 2008, a atteint un nouveau palier lors de l’échéance électorale 2012.
Outil incontournable, le web 2.0 doit être, si ce n'est contrôlé, compris par l'homme politique
moderne : par conséquent, s'entourer des experts les plus compétents dans ce domaine au sein d'une équipe de campagne apparaît comme une nécessité
intrinsèque. Autre atout des réseaux sociaux pour les candidats : le temps de parole, contrôlé avec rigueur par le CSA qui veille à une
stricte égalité entre les candidats au sein des médias audiovisuels, ne l'est pas au sein des réseaux sociaux et plus largement sur internet. Cela permet
ainsi de contourner légalement les médias classiques. De surcroît, les réseaux sociaux concentrent une cible n'étant pas toujours encline à suivre les médias audiovisuels, les 18-25 ans, alors
que les réseaux sociaux font à l'orée 2013 partie intégrante de leur mode de vie.
Par conséquent, avec 25 millions de Français sur Facebook (plus du tiers de la population), un homme politique se doit de créer
sa propre communauté virtuelle en fédérant au maximum autour de lui par la création d'un fort sentiment d'appartenance. Cela passe par la mise à nu de sa personne : goûts musicaux, sports,
livres ou films préférés, toute l'existence personnelle du politicien est dévoilée volontairement sur sa page. Ainsi, en se plaçant sur la même marche que tout citoyen, la proximité se crée de
facto. A certains égards, sans tomber néanmoins dans un jusqu’auboutisme, certains politiques « hyper-connectés » pourraient presque s’apparenter à cette réplique de
Pierre Desproges : « Si elle avait fait une fausse
couche, elle aurait posé avec le placenta dans Paris Match ».
Phénomène, plus rare et plus fallacieux pour la démocratie, fut la stratégie
tentée par l'équipe de campagne de Nicolas Sarkozy pour rendre l'internaute acteur quasi-direct de la politique de sa Nation : afin de créer l'illusion que l'internaute pouvait influencer le
candidat, il fut instauré par l'équipe médias de Nicolas Sarkozy une nouvelle application Facebook (application « idées », précisions pour les potentiels amateurs...). Le candidat
de l'UMP offrait l'opportunité à chacun de lui donner ses idées: celles recueillant le plus de votes pouvaient donner à son auteur l'occasion de rencontrer le chef de l'Etat, la mention laissant
même présager que l'idée allait être prise en compte par le Président de la République et l'influencer dans sa prise de décision.
Loin de se pourfendre de l’utilisation au sens large des médias sociaux par
les politiques, une question légitime se pose : cette démocratie participative n'incarne-t-elle pas une nouvelle tendance promue par la classe politique afin de dissimuler la vacuité de son
discours ? D'ailleurs, si on prend la définition de « démocratie
participative », la pratique qu'en font les hommes politiques sur les réseaux sociaux semble à mille lieux de sa signification originelle : la
démocratie participative s'avère être une forme de partage et d'exercice du pouvoir dont le fondement principal est le renforcement de la participation des citoyens au processus décisionnel de l'homo politicus. Cette participation implique une neutralité de base du citoyen, c'est à dire qu'il est libre dès le point 0 de choisir de défendre une idée soutenant ou allant contre tel
ou tel candidat : c'est ainsi que le terme habermassien de « démocratie
délibérative » prend tout son sens. Dans le cadre de l'application Idées du président-candidat, la délibération est de facto influencée : en
effet, avant d'avoir le droit de donner son avis, il faut premièrement « aimer » la page Facebook du candidat, ce qui annihile toute neutralité dans les propositions
ensuite faîtes par le cyber-acteur. Une question fondamentale reste le véritable impact d’une action politique au sein des réseaux sociaux: s’il est indéniable qu’il est plus aisé de rassembler
des milliers de personnes au sein d’une communauté virtuelle qu’à un meeting, la politisation n’est pas la même. Se déplacer à un meeting dénote un véritable intérêt, si ce n’est pour la
politique, en tout cas pour la personne qu’incarne l’homme politique, tandis qu’adhérer à un candidat via internet ne requiert qu’un clic.
En outre, une tendance actuelle s'affirme au fil des élections :
l'achat de contacts ou de « followers » par l'homme
politique sur Facebook et Twitter afin de donner l'illusion d'un mouvement d'adhésion envers un
lui : le site « acheterfollowers.com » propose
ainsi des packs : pour « un pack 10 000 followers » sur Twitter le prix est ainsi de
317 euros. « Le pack de 10 000 fans » sur
Facebook peut être acheté pour la somme de 477 euros avec la
mention « Livraison des fans en 48h ». Tout
s'achète sur internet, même son réseau de contacts, de fans : donner l'apparence d'une popularité « virtuelle » sur les réseaux sociaux est selon ce site le gage de gagner
« en crédibilité et en notoriété », « améliorez votre image de marque », « Prenez un temps avance sur vos concurrents ».
Instrument permettant à l’homme politique de sonder la plèbe, d’en connaître les
aspirations, le réseau social apparaît comme la clé des futurs décideurs politique. Celui qui saura au mieux appréhender le web 2.0 et comprendre la signification, en termes de revendications, de
l’agrégat des interactions qui l’animent, acquerra un avantage substantiel face à ses adversaires. En outre, l'important pour l'homme politique n'est pas tant d'être populaire sur les réseaux
sociaux que de donner l'apparence qu'il y soit : l'achat de contacts et de « followers » apparaît comme l'archétype de cette tendance. Il me revient en mémoire l'échange entre Napoléon Bonaparte
et son frère Joseph, après le plébiscite demandé au peuple Français afin de le consacrer empereur en 1805:
- « Je persiste à croire que la vérité... » Joseph Bonaparte à Napoléon
- « Ne vois-tu pas que l'important en politique est
l'apparence » Napoléon
Néanmoins, le défi est tel qu’il restera toujours parcellaire,
toutes les données de compréhension du web social ne pouvant être comprises exhaustivement. La réalité est que l’internaute peut aujourd’hui encadrer l’homme politique par la crainte qu’il laisse
peser sur ses épaules : « Le peuple n’a jamais eu autant de pouvoir que sur internet » (Benjamin Lacombe). Une certitude ne peut être remise en cause : le nombre d'utilisateurs augmente de
manière exponentielle au fil des années. Une étude d'eConsultancy a comparé les chiffres actuels avec ceux d'il y'a un an : Twitter a augmenté de 125% son nombre d'utilisateurs (75 millions à 200
millions), LinkedIn de 100% et Facebook est passé de 350 à 640 millions d'utilisateurs. A la vitesse où le
mouvement s'accentue, ces chiffres ne sont d'ores et déjà plus d'actualité.